Cliquez sur le logo pour revenir à la sélection des articles parus dans Ouest-France

septembre - octobre 2006

L'article, sur les pages consacrées à  Vitré

Entre nous

Portrait

Jacqueline de Romilly, incorrigible immortelle

        Avec "Les roses de la solitude", son nouveau livre-autoportrait aux objets, l'académicienne confesse, à 93 ans, un indécrottable optimisme et donne une belle leçon de Vie. Rencontre.

        Robe à fleurs bleu et rosé, espadrilles blanches, Jacqueline de Romilly vous reçoit sans façon, un matin d'été, dans son salon. Elle a oublié le rendez-vous, débordée qu'elle est par une fin d'année agitée. Promotion du livre, relecture d'épreuves, séance à l'Académie l'après-midi. La canicule envahit son appartement lumineux du 7è étage. Sur le balcon avec vue sur la tour Eiffel, les rosiers rouges (rosés de la solitude ?) sont en fleurs. La nuit, les bruyants échos de la Coupe du monde de foot troublent son sommeil. À 93 ans -"C'est beaucoup, vous savez, c'est parfois même un peu trop. Mon âge est devenu un jeu ! Tout le monde le connaît. Alors, je me donne parfois 103 ans, c'est encore plus drôle !"-, elle n'a rien perdu de son humour, mais elle accuse la fatigue.

        À l'intérieur, la vieille dame pointe les objets. Sur la table, le "cadre du brigand", avec le portrait de sa mère ; aux fenêtres, les rideaux à grosses fleurs, qu'elle s'est décidé à changer, pour la première fois de sa vie, il y a deux ans ("Ils sont pas mal, non ?") ; sur l'étagère, les petits chevaux de l'Olympe, offerts à l'issue d'une conférence sur Homère. C'est à travers ces objets qu'elle ressuscite, dans son nouveau livre, certains souvenirs, laissant son esprit filer au gré des histoires.

        Pourquoi cette intellectuelle, première jeune fille reçue au concours général latin-grec, normalienne, première femme membre de l'Institut, première femme professeur au Collège de France, deuxième femme reçue à l'Académie française -mais, précise-t-elle, première femme à vraiment y siéger- s'intéresse-t-elle soudain aux objets qui l'entourent ?

        Elle dit en être la première étonnée. Quand son éditeur l'a convaincue de publier ce qui aurait pu n'être qu'un recueil privé de souvenirs personnels, elle l'a mis en garde : "Préparez-vous à un désastre commercial !" Une quasi-centenaire racontant ses histoires de taches sur les meubles, coussins brodés et rideaux à fleurs, rien de très vendeur a priori. Erreur. On se bouscule autour d'elle comme pour saisir au vol le secret de sa vitalité, de son optimisme, de son intelligence.

        Mais pourquoi donc parler maintenant de ces objets ? Elle qui confesse avoir toujours préféré son travail à sa vie de famille, négligé sa vie sociale -et celle de son mari- pour des recherches et un enseignement qui la passionnaient, avance une bonne raison. "Aujourd'hui, j'ai le temps", dit-elle, sans trop y croire. Quand on arrive au bout de sa vie, on a plus de temps devant soi, simplement un temps global". Ce temps, qu'elle n'a jamais pris le temps de prendre dans sa vie active. Elle dit "ma vie normale".

        Une vie normale, c'était lire, étudier, enseigner ; en été, regarder la montagne Sainte-Victoire, depuis sa maison, près d'Aix-en-Provence ; tout l'année, regarder la tour Eiffel, à Paris ; mais aussi nager, marcher. Les enfants ? "Jamais, je n'ai eu le temps. Il y avait toujours un cours à faire, une conférence à préparer, un livre à écrire". L'idée qu'elle ne transmettra rien aux générations suivantes de sa famille est compensée par l'existence de dizaines d'élèves qu'elle voit ressurgir au fil des années. Comme récemment, après la sortie de son livre. La classe, visiblement, c'est son affaire. "Ça m'a toujours attendri ces jeunes que je faisais entrer en rapport avec les textes. Le moment sans doute le plus heureux de ma vie a été mes années d'enseignement en khâgne, à Versailles, cette formation directe des esprits grâce aux textes". Grecs et latins.

        C'est ce qu'elle ne pardonne pas aux politiques aujourd'hui : abandonner les lettres, les langues anciennes, la formation de l'esprit, le contact avec les textes. "Le grec, ça sert à apprendre, à juger, à être tolérant, à découvrir une pensée simple où les gens écrivaient peu et donc écrivaient bien". Si on l'abandonne aujourd'hui, c'est parce que le grec a longtemps été le privilège des classes aisées. C'est ce qui lui fait du tort. Elle en est convaincue mais ne renonce pas à se battre pour sa réhabilitation.

        Elle n'a jamais milité dans aucun mouvement féministe, mais elle participé aujourd'hui encore à deux associations : l'une pour la sauvegarde de l'enseignement littéraire, l'autre pour "l'élan nouveau des citoyens", avec comme objectif de faire renaître les solidarités, de consolider la démocratie. Ces jeunes, elle n'en dira pas du mal, même si elle les trouve souvent trop bruyants et sauvages à son goût.

        Et de corriger aussitôt. Un jour, en descendant de voiture, elle a l'impression d'être bousculée par un jeune homme, s'apprête à protester... quand elle le voit se baisser et ramasser pour elle des papiers tombés dans le caniveau. Elle rit encore de sa réaction. Elle rit beaucoup, toujours. Sans doute un héritage de cette mère adorée, qui ne l'a -et qu'elle n'a- jamais quittée. "Nous habitions le même immeuble, nous étions très proches et nous riions beaucoup. J'aime rire". Rire aussi des petits malheurs qui accompagnent sa vieillesse. Comme cette agréable sensation de fraîcheur qui accompagnait le versement d'un bon vin rouge : elle n'avait pas vu que le verre était retourné et elle versait consciencieusement le vin sur sa jupe.

        Aujourd'hui, elle ne voit plus, elle entend mal. "Quand je suis seule je ne peux plus rien faire" dit-elle simplement. Rien, si ce n'est se laisser porter par les objets qu'elle distingue autour d'elle. "Avec l'âge, on perd des souvenirs, mais quand ils reviennent, c'est plus largement, plus concrètement. On n'est plus très sûre de la part d'imagination qu'on y met". "Quelle importance ?" Elle a la certitude que "malgré l'âge, l'usure, la maladie, les hommes ne perdent pas leur qualité".

        Un optimisme hérité de son père. "On le surnommait le doux optimiste ! Je crois toujours que la vie a de grandes beautés. Je ne désespère pas de voir la paix gagner, mes associations avoir gain de cause. L'optimisme, c'est de voir que ce que l'on fait et ce que l'on a fait n'est pas perdu". Une raison de plus pour continuer d'assister aux séances de l'Académie française. Le plaisir d'être immortelle ? Encore une histoire de classe. "Nous avons des blagues en commun, des pertes de temps en commun. Je ne devrais pas dire ça. L'Académie surveille mon langage... Surveiller mon langage, je ne l'ai fait que trop, sans doute aux dépens de ma vie personnelle. Voyez, pour finir, comme je me donne un bon point !"

        Le téléphone sonne, la porte s'ouvre. Un jeune homme vient l'aider à relire des épreuves. Il est temps de partir.

Annette Vezin