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dimanche 31 décembre 2006

L'article, sur les pages consacrées à  Vitré

Mahyar Monshipour, l'intégration à la force du poing

        L'ex-champion du monde super-coq est définitivement descendu du ring en 2006, après un parcours sans faute dans le sport comme dans la vie. Il a choisi de s'occuper des jeunes(1).

        Accompagner Mahyar Monshipour dans Poitiers, c'est comme suivre un homme politique en campagne : il serre des mains à droite, à gauche. Dans la rue, au restaurant, il connaît tout le monde, et tout le monde le connaît. Un mot sympa, un sourire, l'ex-champion du monde de boxe super-coq reconverti en cadre sportif goûte cette notoriété.

        Il l'a conquise de haute lutte. Iranien d'origine, Monshipour est envoyé en France à 11 ans par son père, un sous-préfet de police. Accueilli par une tante, il se jette dans la bataille de l'intégration, avec une idée fixe. Ne pas être considéré comme "l'Afghan des Français". "En Iran, les Afghans accomplissent les tâches les plus viles. J'ai vu comment les Iraniens les regardaient. Ici, en tant qu'étranger, je me savais sous le regard des autres". Alors il en fait des kilos. "J'étais ultra bien élevé. En 20 ans, je n'ai pas jeté un papier par terre !" Du coup, il affirme n'avoir jamais souffert du racisme. "Les Français ne sont pas racistes. Il suffit de gagner leur confiance. Mais c'est vrai, Poitiers est un petit paradis protégé. Quand j'ai rejoint mon club de boxe à Toulouse, en 2000, j'ai vu les tensions qui existaient".

        Monshipour apprend vite le français, entame des études de sport. Ça ne lui suffit pas. Il a réussi à être comme les autres, il veut les dépasser. À 17 ans, il choisit la boxe. "Je voulais être le petit étranger qui sort du lot. Réussir dans les sciences ou le sport, être Pasteur ou Zidane. Zidane, c'était plus accessible. Alors j'ai pris la boxe. Ça me fascinait. Pour moi, un boxeur est un surhomme." Dans la bouche d'un autre, ces propos paraîtraient prétentieux. "Ne peuvent me comprendre que ceux qui connaissent des Iraniens. Nous sommes élevés pour l'excellence. En Iran, si ton père est médecin, tu dois devenir chef de clinique !"

        Le petit Iranien (1,64 m) devient boxeur, un sport auquel il ne trouve que des vertus. "Elle apprend à maîtriser la peur. Mais il faut être dur. Ni peureux, ni craintif". À l'entendre, on y prend très peu de coups, ce n'est pas le but. Et cette cicatrice, là, sous l'arcade sourcilière gauche ? "C'est la trace d'un coup de tête interdit !" La boxe, une discipline où le profane verrait plutôt évoluer des voyous. De l'avis général, Monshipour a su rester aussi intègre sur le ring que dans la vie. Citoyen-modèle, sportif vertueux et l'homme d'un seul amour pour sa femme, une psychologue. Une image trop parfaite ? Tout de même, on se dit qu'on n'aurait pas aimé croiser son regard noir et direct sur un ring, ce regard qui a dû glacer ses adversaires lorsqu'il est devenu champion de France en 2002, puis champion du monde des super-coq (moins de 55 kg) en 2003. Il a perdu son titre en mars dernier, cette défaite signant l'arrêt de sa carrière. "On n'arrête pas sur une défaite. Mais là, j'avais dit que j'arrêterais si je perdais. Et je l'avais promis à ma femme...", dit-il à regret.

        Ses victoires, Monshipour les dédie à la France, qui l'a accueilli, éduqué, lui a donné une bourse... Pas rancunier, car la France l'a longtemps boudé, mettant cinq ans à accepter sa demande de naturalisation. "Ils ont refusé une première fois, sans enquêter sur moi !" Rien n'entame sa reconnaissance pour son pays d'accueil, même s'il n'a pas oublié l'Iran et collecte des fonds pour Bam, ville iranienne dévastée par un séisme en 2004. Il ne touche plus à la boxe que par le biais de la boxe éducative, qu'il promeut au sein du conseil général. "C'est un excellent sport pour les jeunes. Un sport de combat où l'on ne se touche pas, qui demande une grande maîtrise car ils doivent gagner sans jamais nuire à l'intégrité physique de l'autre". II a toujours aimé s'occuper des jeunes. "Ça va de soi, je les sens à l'écoute".

Florence Pitard.

(1) : Mahyar Monshipour est l'un des parrains de "l'Élan Nouveau des Citoyens" qui recense les témoignages de jeunes mettant en avant les actes de solidarité réalisés par d'autres jeunes.

L'académicienne Jacqueline de Romilly soutient "l'Élan Nouveau des Citoyens"

Quel est le but de "l'Élan Nouveau des Citoyens" ?

        C'est l'éveil aux valeurs. Les jeunes sont pleins de bonne volonté, de gentillesse, de désir d'aider. Donnons-leur la possibilité d'éveiller, d'exprimer ces bons sentiments qui sont en eux et qui sommeillent. Je forme le vœu que ce mouvement se développe et réussisse à donner aux gens une conscience heureuse de ce qu'ils peuvent faire ensemble.

Quelles sont ces actions que vous avez souhaité soutenir ?

        Tout ce qui peut établir des liens : des jeunes vont voir des anciens, des jeunes écrivent, correspondent avec des adultes d'un autre milieu, avec des enfants francophones à l'étranger, ils s'ouvrent à la solidarité humaine, aux relations avec les autres. Ils découvrent alors de belles choses, apprennent à regarder, à écouter, à s'émerveiller.

Qu'est ce qui peut freiner cet émerveillement ?

        Les jeunes sont entourés de gens à qui il manque cette espérance, cet élan. Quand on participe à quelque chose qui se fait, qui est bon et qui est un progrès, on se sent mieux ! Ils reçoivent, notamment avec internet, en désordre, des connaissances bonnes ou mauvaises, parfois dangereuses. Il est d'autant plus important de leur donner en classe, dans la famille ou dans des entreprises comme "l'Élan Nouveau des Citoyens" les moyens de résister, de choisir dans cette masse, de ne pas se laisser duper, abrutir.

Selon vous, qui avez consacré votre vie à l'enseignement, quel doit être le rôle de l'école ?

        C'est dur aujourd'hui d'être enseignant. Mais beaucoup de choses sont possibles dans ce métier quand on a foi en ce que l'on fait. L'enseignant apporte, il est en contact avec les enfants, il doit développer en même temps qu'eux ce sens de la ferveur, de l'admiration, de la confiance, de la curiosité. L'élève ne doit pas se contenter d'attendre qu'on lui donne un polycopié. Nous savons enseigner, que diable !

Votre autre combat est en faveur de l'enseignement littéraire.

        Il faut préserver l'enseignement littéraire, même pour les scientifiques. C'est par l'enseignement littéraire que se forment les réactions morales, la construction intérieure. L'enseignement du latin et du grec a perdu de la vigueur mais il n'y a pas l'ombre d'un doute qu'il en retrouvera. Il a bien disparu au Moyen-âge avant de renaître ! J'essaie d'agir pour cela, mais on nous arrête pour des questions d'économie.

C'est si important de connaître la racine des mots ?

        Ce n'est pas cela le plus important. On peut vivre sans connaître la racine des mots, mais l'apprentissage de ces langues est une leçon extraordinaire d'attention aux formes, de raisonnement et de compréhension du maniement des langues. La grammaire est un jeu qui peut être très amusant. Et les textes littéraires qui ont traversé les temps sont des textes des débuts, c'est-à-dire simples. Ils mettent en scène des héros, qui, dès la première année d'enseignement, évoquent un monde imaginaire de vertus, de dévouement. Là se forme le début des valeurs.

Vous proposez aussi aux jeunes d'écrire.

        Parfois, ce ne sont pas les valeurs qui manquent, mais le français, l'art de s'exprimer. Les enfants ne
savent plus écrire. J'unis le zèle civique et l'élan civique à des choses aussi modestes que savoir écrire une phrase en français.

Être citoyen, c'est aussi voter. 2007 sera une année d'élections. Vous appelez les jeunes à voter ?

        Aller voter ? Oui ! C'est un devoir. Mais s'il faut inciter les jeunes à cet acte citoyen, il m'importe plus de former chez eux le juste sentiment qui les animera le jour où ils devront voter. Car qu'est ce que voter si l'on ne sait pour qui, pour quoi, pour quelles idées ? Sous forme de boutade, je vous dirais que cela me fait penser à cette inscription lue dans une cage d'escalier : "L'usage de l'ascenseur est interdit aux enfants, il est réservé aux adultes instruits à cet effet". Éveillons-les pour qu'ils deviennent des adultes dignes de ce nom, lucides et conscients.

Recueilli par François-Xavier Lefranc