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jeudi 8 décembre 2005

Jacqueline de Romilly : "Le désenchantement ? Je suis contre !"

        Près de deux ans après la publication dans nos colonnes de son «appel à l'aide» (nos éditions du 29 janvier 2004) en faveur de l'enseignement des langues anciennes qui nous avait valu des milliers de lettres de soutien, l'académicienne Jacqueline de Romilly déplore que cet élan ne se traduise guère dans les faits. Préoccupée par le délaissement des humanités traditionnelles ainsi que par les méthodes actuelles d'apprentissage, l'helléniste, auteur de travaux reconnus dans le monde entier, conserve son optimisme et poursuit le combat de toute une vie. Explications

LE FIGARO – Où en est votre combat en faveur de l'enseignement des langues anciennes ?

Jacqueline de ROMILLY. – L'appel à l'aide lancé dans Le Figaro a engendré un mouvement d'opinion généreux et porteur d'espoir. Sur ce plan-là, nous avons gagné. Au niveau de l'enseignement, en revanche, les avancées sont moins évidentes. Certes, les mesures les plus scandaleuses contre l'apprentissage des humanités classiques ont été réparées dans une certaine mesure, mais il subsiste hélas une même politique d'économie visant à favoriser seulement le grand nombre au détriment des élèves voulant étudier les langues anciennes. De telle sorte que la situation du grec, du latin et même du français se révèle tout à fait désolante. Au sein des classes préparatoires aux Ecoles normales supérieures, l'initiation aux langues anciennes pose parfois de graves problèmes, certains étant même invités à changer d'établissement et donc parfois de ville, pour approfondir leur connaissance du grec et du latin. Nous vivons encore dans la crainte de nouvelles et désastreuses réformes venant à notre encontre, apportant son lot de suppressions de classes et décourageant l'étude de ces matières. Non, la situation n'est pas bonne. D'autant que ce que je déplore pour l'étude du grec et du latin vaut également pour les études littéraires en général. On néglige Virgile et Homère certes, mais aussi Molière et Voltaire. Je regrette que l'on n'oeuvre pas suffisamment pour ce qui développe la formation de l'esprit par la culture, par les textes et l'intimité avec les grands auteurs, perdant ainsi un contact précieux avec ce que les autres ont pensé avant nous.

        Diriez-vous que l'enseignement actuel est en partie responsable de l'effondrement du sens civique ?

        J'en suis convaincue et cela me préoccupe beaucoup. On en voit d'ailleurs les résultats tous les jours et qui ont même culminé en crises graves, telles celles traversées dans nos banlieues. Mais je veux croire que ces tensions répétées sauront engager un sursaut. Au plan pédagogique, je distinguerais deux éléments cardinaux qui nous font actuellement défaut : tout d'abord, la qualité de l'atmosphère des classes où l'on apprenait le goût du travail bien fait, de l'effort, du respect de l'autre élève ; soit un ensemble de valeurs qui ont été abandonnées. Mais surtout, nous savons qu'il n'y a pas si longtemps dans nos classes littéraires, les élèves apprenaient avec patience et joie l'art de l'attention, celui d'appréhender et de saisir une pensée qui n'était pas la leur, de former le jugement et de former l'esprit tout en entraînant la mémoire. C'est en cela même que réside l'essence de l'éducation, et non pas dans le fait d'apprendre sans s'en imprégner, une somme de connaissances qu'on pourra ressortir à l'état brut à la sortie des études.

        Votre dernier ouvrage, L'Élan démocratique dans l'Athènes ancienne (1), alertait déjà sur les dangers de l'individualisme contemporain.

        J'ai voulu témoigner de l'extraordinaire vigueur intellectuelle et morale que l'on peut puiser dans ces écrits et toute cette littérature accumulée au fil des ans et dans ce qui fut le début de notre culture, quand les peuples et les auteurs possédaient un sens de la responsabilité et du dévouement au bien commun extrêmement marqué. S'agissant de la crise de l'éducation actuelle, je remarque qu'on lie beaucoup les difficultés scolaires rencontrées par les enfants à leur origine culturelle et ethnique. C'est ici justement que l'étude des cultures latines et grecques prend tout son sens, puisque n'appartenant à personne, elles constituent une ouverture éthique et intellectuelle accessible à tous, que chacun peut librement s'approprier. Enfin, les valeurs fondatrices de la pensée occidentale puisées au coeur des textes anciens sont présentes sous la forme de figures mythiques et épiques, de héros qui font vibrer l'imagination et développent un sens de l'idéal accessible et bénéfique aux jeunes. Certes, je ne prétends pas que l'étude de ces matières constituerait la panacée à nos problèmes, mais je crois qu'avec du temps et de la persévérance, l'espoir pourrait renaître chez ces jeunes. Oui, vraiment, la vision utilitariste de l'enseignement actuel me déplaît beaucoup.

        Quel regard portez-vous sur ces jeunes qui refusent de se plier à la loi de l'école et de la cité ?

        Professeur dans l'âme, je sais l'importance de l'enseignement et je crois que si l'on voulait bien considérer les différentes crises actuelles non pas comme un événement ponctuel surgissant tout à coup mais comme le produit d'une éducation et d'une formation fautives et lacunaires des jeunes, alors de cette conscience naîtraient de réels progrès. Le problème, c'est qu'on les habitue un peu à récuser les règles de la vie commune et que l'enseignement, tel qu'il a été organisé, a manqué de jouer le rôle unificateur qui est le sien. Mais attention, gardons-nous de noircir le tableau. Je rencontre partout des personnes – élèves et enseignants – qui offrent des modèles d'ardeur et de zèle. Je le constate avec joie au sein des associations auxquelles j'appartiens.

        Quelles sont-elles ?

        J'appartiens à deux associations, dont l'une depuis très longtemps et que nous avions fondée pour la Sauvegarde des enseignements littéraires qui coïncide avec le programme que je tente de tracer. Mon autre engagement au sein de l'Élan nouveau des citoyens prolonge mon action au sein de la SEL. Elle regroupe en province et à Paris des personnes de bonne volonté désireuses de rétablir et de ranimer le lien entre les citoyens, par le biais de correspondance entre jeunes et adultes ou encore de groupes de discussion visant à ranimer ces valeurs. Ces deux engagements sont d'autant plus liés que la renaissance d'une atmosphère générale favorable au retour des valeurs et de l'esprit civiques devrait naturellement s'accompagner d'un retour à la formation classique, littéraire et, indirectement, morale. L'un de ces mots qu'on n'ose plus employer. Eh bien j'y crois encore

        Comment l'humaniste que vous êtes juge-t-elle" l'ensauvagement" du monde actuel ?

        Il est indéniable qu'un certain désenchantement existe. Eh bien, je suis contre ! Quand bien même il y aurait des raisons pour s'attrister. La double lutte que je mène pour le grec et le renouveau du civisme veut à son niveau dominer et contredire ce désenchantement. La volonté d'oeuvrer pour accéder à quelque chose de supérieur à ce que nous avons déjà est le fil conducteur de ma longue existence. J'ai vécu assez longtemps pour l'affirmer, malgré toutes les difficultés que nous pouvons rencontrer, la vie peut être superbe !

(1) Éditions de Fallois, mars 2005

Propos recueillis par Marie-Laure Germon