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vendredi 29 août 2003 |
Trait pour trait
La médecine des idées
À l'expression bruyante d'un rejet, ce médecin urgentiste préfère la promotion des idées.
Philippe Rodet n'a rien d'un exalté. Et pourtant, à sa manière, douce et obstinée, ce médecin urgentiste aux allures adolescentes et à l'exquise politesse est un combattant. Il n'a pas attendu Jean-Pierre Raffarin pour s'intéresser à la France d'en bas. D'ailleurs, il ne lui viendrait pas à l'esprit d'user de cette expression qui le placerait au-dessus, en haut. Il entend simplement parler, et agir, pour tous ceux qui n'ont pas les moyens de faire passer une idée, d'influer sur le cours des choses, faute de notoriété, de pouvoir, de relais.
Pour eux et un peu pour lui qui s'est toujours passionné pour la chose publique, il a créé, avec l'académicienne Jacqueline de Romilly et le spationaute Jean-Loup Chrétien, une association, l'Élan Nouveau des Citoyens : des hommes, des femmes, se retrouvent pour réfléchir aux principaux enjeux de notre société ; leurs réflexions sont amendées par des spécialistes, deviennent des projets promus par des personnalités. Une boîte à idées, en somme, pour que les politiques ne réfléchissent plus en rond. Une réserve d'enthousiasmes aussi. Comme sait si bien en susciter Philippe Rodet.
Il n'en est pas à sa première expérience. Jeune médecin, il est à 26 ans affecté pour son service militaire à Bourges, à l'École supérieure d'application du matériel. Jour après jour, il voit défiler devant lui de jeunes appelés un peu perdus, balbutiants. Il parvient à éveiller leur intérêt en leur parlant d'action humanitaire. Son projet prend forme, ce sera Grain de Sable : une association financée par des fonds privés, qui se propose d'emmener des jeunes en difficulté, sans motivation, participer à des missions humanitaires avec des médecins, des ingénieurs... Roumanie, Burkina Faso, Bosnie."Le déclic se produit. Ces jeunes se sentent utiles, s'investissent, et à leur retour leur réinsertion est favorisée".
Parallèlement, il met sur pied Ensemble, précurseur de l'Élan, avec "beaucoup d'erreurs". Provincial, interne à Brive, il multiplie les allers-retours à Paris pour constituer un réseau, rencontre Marcel Boiteux, alors président de la Fondation EDF, le professeur Cabrol, Jean Matteoli, Jean- Michel Bloch-Lainé, Jean Deflassieux. Toujours cette envie de faire réfléchir ensemble les hommes pour mettre en œuvre un projet. Avec Jean Matteoli, il caresse l'idée d'organiser un téléthon pour l'emploi. L'Élysée "n'achète pas", l'opération échoue, Ensemble disparaît.
Après une mission humanitaire éprouvante à Sarajevo en 1993, Philippe Rodet éprouve le besoin de souffler. Il s'installe comme médecin généraliste dans une petite commune de la Haute-Vienne, écrit L'Ardeur nouvellepour montrer l'influence de la motivation dans la réussite humaine, laisse deviner sa passion pour la pensée gaullienne : "De Gaulle est l'un des rares politiques à avoir compris qu'il y avait dans l'homme une énergie considérable".
Il élargit son réseau, pense déjà à l'Élan Nouveau des Citoyens, saute le pas en l'an 2000. La gauche est encore aux affaires. La droite désunie lui semble malhabile : "À force de s'enfermer sur elle- même, elle était en train de perdre un électorat. Les valeurs fondatrices de notre société avaient été cassées, les citoyens s'éparpillaient. On était dans une époque de dogmes où l'on ne voyait sourdre aucune proposition nouvelle. Pourtant des idées nouvelles circulaient un peu partout. Sauf dans le monde politique ! Le citoyen s'abstenait de plus en plus de participer car on ne lui demandait pas son avis. Alors qu'une personne qui participe à un projet ne serait-ce qu'en changeant un point-virgule se l'approprie et a envie de le défendre".
Au début de l'année 2001, un appel est lancé dans la presse. L'écho tout de suite est positif. "Nous avons reçu plus de mille réactions par courrier et six cents personnes ont adhéré. Nous avons rédigé un manifeste et organisé des groupes de travail. Cette année nous avons réuni une assemblée générale, première concrétisation de notre travail. Huit projets ont été présentés, certaines de nos idées ont été reprises par le gouvernement, comme celle du livret civique pour les élèves". Il faut dire que Philippe Rodet a trouvé en Jérôme Monod un allié précieux à l'Élysée. "Glacial, mais droit, ouvert, il sait écouter". Philippe Rodet lui envoie le projet sur la réforme de l'État rédigé par l'Élan. Le conseiller de Jacques Chirac le juge "excellent", reçoit Philippe Rodet à l'Élysée et lui confie qu'il a transmis ces travaux à "une petite équipe chargée de bâtir un avenir proche" ; comprendre : celle qui travaille à la campagne du président candidat. Philippe Rodet y croit. "Jérôme Monod ne dit pas toujours ce qu'il fait mais il fait ce qu'il dit". Dans l'esprit, le projet sera repris par le ministre Jean-Paul Delevoye. Ce n'est pas le moindre des bonheurs de Philippe Rodet. Se laissera-t-il un jour tenter par la politique ? Non, assure-t-il. Ses enthousiasmes de gamin pour les batailles partisanes sont bien passés. Si, à 12 ans, il se jetait sur les livres politiques, suivait les élections législatives avec une telle passion que ses parents évitaient de parler politique à table pour le "désintoxiquer", il s'est lassé, préférant le débat d'idées. "Promouvoir des idées à travers l'Élan me procure bien plus de plaisir que la perspective de militer dans un parti, quel qu'il soit".
Dans la foulée de l'Élan, il a créé, au printemps, une ONG, Citoyens pour un Monde Éthique. Élie Wiesel, Michel Albert, d'autres encore lui ont déjà apporté leur caution. Déjà il a d'autres projets en tête qu'il mènera avec toujours cette même obstination tranquille, cette apparente ingénuité, cette foi en "la richesse née de la diversité", "dans le bon sens des citoyens", ce même élan...
Christine Fauvet-Mycia