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jeudi 19 décembre 2002 |
Trait pour trait
La dame des savoirs oubliés
Un jour sa vue s'en est allée et c'est un autre monde plus secret, plus intime, qu'elle a découvert et qui l'a bouleversée.
Dans son grand salon-bibliothèque, assise sur le bord du fauteuil, toute droite dans son tailleur bleu roi, attentive, penchée vers vous, Jacqueline de Romilly ne distingue qu'une ombre grise, mais son regard si clair vous retient et vous emprisonne. Elle paraît si sereine. "J'ai été élevée par une mère avec qui je m'entendais merveilleusement. Cette joie, cette tendresse ininterrompue, c'est cela qui m'accompagne, m'a rendue, en gros, optimiste. Plus qu'il me semble raisonnable de l'être. En dépit de l'âge, de la fatigue... L'idéal reste intact,... même si je ne suis pas sûre de !a réalisation..."
À 17 ans, elle était déjà célébrée. Elle n'était pas encore Jacqueline de Romilly, simplement Jacqueline David, première lauréate du concours général, jusqu'alors réservé aux garçons. Le temps d'un cliché, un photographe l'avait transformée en cordon bleu, la taille prise dans un tablier de cuisinière, une casserole à la main. C'était en 1930. Cinquante-neuf ans plus tard, la photo reparaissait au côté de celles qui immortalisent une femme aux cheveux blancs, en habit vert, le jour de sa réception à l'Académie Française. Un même sourire retenu, une même intensité dans le regard.
Toujours fidèle à ses compagnons d'études et d'enseignement, Thucydide, Eschyle, Euripide, elle a poursuivi ses travaux, ses recherches, ses croisades aussi pour la défense de l'enseignement des langues anciennes. Professeur émérite, helléniste reconnue, honorée. Et puis un jour, sa vue s'en est allée, la contraignant à "un loisir forcé", elle qui avait sa vie durant "travaillé comme un pou".
Elle tait ses agacements, ses colères, ses découragements. Ils existent. "Je ne suis pas si pleine de sagesse", avoue-t-elle dans un sourire, mais pourquoi s'appesantir sur les plaisirs perdus ? Dans cette solitude et cette dépendance nouvelles, Jacqueline de Romilly jamais n'abdique. La lecture, l'écriture, l'observation lui sont refusées ? Il reste la parole, "les savoirs oubliés", ces "impressions plus vives" qui naissent quand le regard n'est plus distrait par les détails, quand l'esprit se libère de l'agitation quotidienne. Dans le calme et le charme de son jardin provençal, face à la montagne Sainte-Victoire, elle découvre un autre monde plus secret, plus intime, plus troublant, y trouve des "trésors" et aussitôt, comme elle l'a toujours fait, entreprend de les partager sous la forme de nouvelles (1), dictées au magnétophone."Des petites histoires pour essayer de parvenir à une vérité".
Elle effleure les angoisses, offre les émerveillements, conte les "dérapages intérieurs" d'une femme qu'elle appelle Anne, qui dit "je" mais n'est pas elle, même si ses émotions ne lui sont pas étrangères. Un bouquet de jonquilles sauvages, une moustiquaire jaune, un bébé écureuil, un coup de téléphone inattendu le soir de Noël, une écharpe rose, des petits riens qui viennent rappeler un bonheur dont on n'a pas su mesurer le prix, une douleur enfouie. Étrange cheminement de la mémoire qui vagabonde et entraîne la pensée dans ce monde secret qui vit en chacun de nous.
Et puis, au détour d'une nouvelle, Jacqueline de Romilly confie un secret : "J'y vois encore". Mal sans doute, mais ce "petit reste de vision" lui fait découvrir "des merveilles que nul nepeut soupçonner": "les choses autour de moi s'enveloppent de flou, deviennent distantes, se fondent dans une harmonie qui aussitôt me bouleverse". "Cette vision dématérialisée, explique-t-elle de sa belle voix grave, semble ouvrir vers quelque chose de plus élevé, de plus large qui peut correspondre à un tout. Dans la tranquillité, le silence, c'est une autre façon de voir, l'élévation au-dessus du détail et l'impression d'une présence globale".
Elle n'en dira pas plus et, pour éviter tout malentendu, après avoir évoqué cette "douce introspection"dans laquelle elle ne s'enferme pas, elle revient au monde réel. Raconte les jeudis à l'Académie, quand elle participe avec un réel plaisir aux discussions de la commission du dictionnaire, ces textes grecs, "toujours toniques", qu'elle sélectionne pourOuest-France, la chronique sur l'histoire des mots qu'elle livre chaque mois à Santé Magazine, son soutien fidèle à deux associations, la SEL (Sauvegarde des Enseignements Littéraires), "ma chair et mon sang", qu'elle a créée il y a dix ans, et l'Élan Nouveau des Citoyens animé par le spationaute Jean-Loup Chrétien et l'urgentiste Philippe Rodet, un "médecin idéaliste avec qui tout est possible" (2).
Peut-être Jacqueline de Romilly dictera-t-elle demain d'autres nouvelles ? "Une manière de se retirer du temps quand le temps se retire de vous". Un petit rire pour moquer la gravité du propos, avant d'ajouter : "Dans chaque nouvelle, il ya peut-être le besoin d'une dette à payer, un remords, un souvenir dont on n'a pas été assez reconnaissant. C'est une façon de dire merci, poliment, avant de partir...".
Une façon de grande dame dont le regard s'est voilé mais qui pourtant apprend aux autres à voir... Merveilleusement.
(1) Sous des dehors si calmes, Éditions de Fallois.
(2) Une association où "des citoyens élaborent des idées qui sont ensuite amendées par des spécialistes et promues par des personnalités".
Christine Fauvet-Mycia