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samedi 4 mai 2002

Le virus du danger

        Cap Kennedy. Sommes-nous seuls dans l'univers ? Ou simplement sur notre planète, loin de tous et totalement incompris ? Lentement isolés du reste du monde, de l'Europe, de nos voisins, de nous-mêmes. Nos repères traditionnels s'estompent, s'épuisent. Nous ne reconnaissons plus nos amis, et ne voyons plus que des ennemis à nos portes. Aujourd'hui encore, et une fois de plus, nous revivons Les Animaux malades de la peste de Jean de La Fontaine.
        Où es-tu, capitaine de ce grand et beau navire que nos ancêtres avaient construit souvent au péril de leur vie ? Il est à la dérive et les sirènes des premiers récifs hurlent dans la nuit. Les entends-tu ? Redresse vite la barre ou les Frères de la Côte te mettront en pièces après ton prochain naufrage. Ils ont déjà pour toi et ton équipage les plans les plus sinistres, et se serviront de leur butin pour conduire tes enfants vers de funestes rivages.
        Nous vivons dans un pays de rêve que beaucoup nous envient. Peut-être trop gâtés par la nature, nous ne sentons pas le danger du gouffre qui s'ouvre sous nos pas. Trop gâtés aussi par ceux qui ont tissé notre patrimoine, et dont nous bafouons la mémoire. Les commentaires de nos amis à travers le monde vont bon train : la France est devenue folle. Comment justifier cette absence de sagesse dans les circonstances actuelles de danger mondial ? Notre image aujourd'hui se résume à cette simple question posée par une jeune mère américaine, qui me demande si sa fille de 13 ans peut se rendre en mai à Paris avec ses parents dans les circonstances actuelles.
        Comment peut-on penser une seconde que notre pays puisse être devenu dangereux ! Certes, nos amis américains manquent souvent de discernement... Mais sous le voile de ce reflet de la naïveté se cache néanmoins le virus du danger. Celui dont nous voulons tous parler aujourd'hui.
        Nous avons la chance de figurer dans la liste des rares pays où il fait bon vivre sur terre, ceux que l'on appelle aussi "les premiers". Une chance qui exige, en contrepartie, d'accepter les règles nécessaires à une bonne cohabitation internationale. Ce comportement irresponsable de dérive vers l'extrême droite est heureusement rarissime parmi les membres du club très fermé des démocraties qui n'hésitent pas à marginaliser ceux qui véhiculent tant d'idées de haine. Être citoyens du pays des droits de l'Homme devrait éveiller notre sens des responsabilités, nationales et internationales. Notre rôle dans le monde n'est plus reconnu, depuis longtemps. Militaire de carrière, je souffre de voir la liste des doléances de mes jeunes compagnons d'armes non acceptés sur les multiples fronts récents où la France n'a pas eu le rang qui devait être le sien. Nous sommes la risée de la classe, et prétendons encore être les premiers. Nous nous réveillerons, mais à quel prix ? N'avons-nous pas déjà assez payé ? Devrons-nous revivre des humiliations telles que celles de 1940 ? Si tout cela était faux, si nous étions plus sérieux qu'il n'y paraît, si nous avions écouté plus attentivement ceux qui voulaient prévenir ce danger, nous aurions mis fin à temps à ce laxisme qui nous a conduits à l'intolérable. Certains ont déjà mis la main sur la dynamite, nous ne pouvons pas, par les urnes, leur confier le détonateur, bien qu'ils en rêvent.
        L'extrémisme flirte rarement avec ces pays semblables au nôtre, pays dits riches et sages, épris de liberté comme nous prétendons l'être. Nous venons de rater un examen. Un prochain échec nous conduirait à ériger en modèles les dangereux cancres du fond de la classe. Dans tous les échecs, il y a la faute de l'élève, mais il y a aussi, et surtout, la faute du maître. Dans la marine, c'est la dérive du bateau entre les mains d'un mauvais capitaine. Et la sauvegarde du navire incombe alors à l'équipage, si sa lucidité le réveille à temps. Je n'ai personnellement aucun doute quant à la lucidité et la qualité de l'équipage français qui vient de voir partir un capitaine.
        Au-delà du second tour, qui verra, comme le souhaitent tous les démocrates, le succès de Jacques Chirac, nous devrons vérifier que ce succès remplit les conditions suffisantes pour voir s'éloigner le danger de l'extrémisme et notre exclusion certaine de la famille des grands. Nous devrons vérifier que nouvel équipage et nouveau capitaine s'écoutent et se parlent. Entendent les bruits de la mer, écoutent les Français sans attendre le sinistre son des bottes sur les rochers.
        Souvenons-nous des Animaux malades de la peste, pour ne pas avoir à vivre demain La Chèvre de M. Seguin.

Jean-Loup Chrétien